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Le choc des éco-marxismes face au dérèglement climatique

Armel Campagne 1 juin 2020

Les chercheurs éco-marxistes ont en commun d’avoir exploré le lien entre capitalisme et dérèglement climatique. Cependant, ils divergent sur une question cruciale : la nature et le climat sont-ils extérieurs au capitalisme, nécessitant donc une révolution anti-capitaliste pour être sauvés, ou bien constituent-t-ils une contradiction interne à celui-ci, le menant structurellement à son effondrement ?

Temps de lecture : 7 minutes

Après une histoire remarquable de l’essor du capitalisme fossile dans Fossil Capital1,partiellement disponible en français dans L’anthropocène contre l’histoire3, l’historien et militant éco-socialiste Andreas Malm s’attaque dans The progress of this storm. Nature and society in a warming world (Verso, 2018), son dernier livre paru – en attendant La chauve-souris et le capital. Notes sur une pandémie dans un monde qui se réchauffe et Comment saboter un pipeline ?2–, à l’ensemble des théories post-dualistes au sujet du dérèglement climatique, y compris celle de l’éco-marxiste Jason Moore, dont l’ouvrage principal sera bientôt disponible dans une traduction française sous le titre de Le capitalisme dans la toile de la vie : écologie et accumulation du capital4. Un débat riche d’enjeux actuels à l’heure d’une pandémie qui illustre particulièrement bien les relations complexes du capitalisme aux milieux naturels5.

Les théories post-dualistes ont en effet en commun, au-delà de leurs nombreuses différences, de considérer l’opposition entre « nature » et « société » comme fallacieuse. En effet, selon elles, il n’y aurait que des « hybrides » de nature et de société, pour reprendre l’expression de Bruno Latour, figure centrale des théories post-dualistes : le dérèglement climatique n’est ainsi ni complètement « naturel » ni complètement « social », de toute évidence. Malm s’accorde volontiers avec leur critique du dualisme cartésien, qui suppose une séparation radicale entre « nature » et « société », un « grand partage » conceptuel rendu obsolète à l’aune du dérèglement climatique d’origine anthropique. Néanmoins, s’il y a bien une matérialité commune aux processus climatiques et aux sociétés humaines, rendant possible l’existence même du dérèglement climatique du fait des émissions d’origine humaine de gaz à effet de serre, il n’y a pas moins une autonomie des processus climatiques vis-à-vis des sociétés humaines (et vice-versa), d’où l’impossibilité d’un contrôle humain du climat. L’irréductibilité des uns aux autres explique d’ailleurs l’existence du dérèglement climatique, puisque s’il n’y avait pas d’autonomie du climat vis-à-vis des sociétés humaines, celles-ci n’auraient pu dérégler celui-ci de manière incontrôlée, provoquant « un hiatus irrémédiable dans l’équilibre complexe du métabolisme »6 entre climat et sociétés humaines. La non-reconnaissance de cette irréductibilité, a contrario, implique une possibilité de contrôle humain du climat au travers des techniques de géo-ingénierie. D’autre part, l’hybridisme latourien peut mener à une position climato-sceptique, puisque dans une approche post-structuraliste, il n’y a pas de “nature” indépendante des sociétés humaines, celle-ci étant une création discursive.

Malm s’attaque donc au dualisme cartésien et à l’hybridisme latourien en proposant un dépassement de leurs apories respectives. Il défend, d’une part, un « monisme de substance » reconnaissant qu’il n’existe qu’un monde matériel commun aux processus climatiques et aux sociétés humaines, face au dualisme cartésien et ses potentialités climato-sceptiques. D’autre part, Malm promeut un « dualisme de propriétés » reconnaissant une autonomie au climat et aux sociétés humaines, face à l’hybridisme latourien et ses potentialités climato-sceptiques ou démiurgiques.

Malm s’en prend particulièrement aux incohérences de Moore à ce sujet, puisque celui-ci est obligé de recourir à des distinctions conceptuelles entre nature et capitalisme, y compris pour développer sa thèse innovante au sujet des contradictions écologiques internes au capitalisme : c’est du fait même qu’il y a une irréductibilité des processus biogéochimiques et de l’accumulation capitaliste qu’il peut y avoir une érosion massive des sols entraînant des crises écologiques du capitalisme agraire. Ainsi, si Moore peut défendre à un niveau théorique un post-dualisme intégral, dès qu’il retourne à ses explications historiques, il est obligé de recourir à un dualisme de propriétés, même s’il a raison d’insister sur l’existence d’une matérialité commune au capitalisme et aux processus biogéochimiques.

Néanmoins, face au dérèglement climatique, l’essentiel n’est pas d’y voir une contradiction interne au capitalisme, puisqu’elle favorise une position d’attente de l’effondrement d’origine climatique du capitalisme, alors qu’il s’agit d’en finir au plus vite avec celui-ci au nom de ses conséquences extra-capitalistes. D’autre part, l’hypothèse de Jason Moore d’une crise climatique du capitalisme à cause d’une hausse tendancielle des salaires du fait de l’augmentation des prix agricoles ne se vérifie pas. En réalité, le capitalisme et ses principaux représentants, les capitalistes, seront plutôt les dernières victimes du dérèglement climatique, grâce aux OGM, aux usines de désalinisation de l’eau, à l’accès aux réserves d’énergies fossiles arctiques, aux assurances-risques, aux marchés du carbone, au maintien de l’ordre militaro-policier et, en dernier ressort, aux techniques de géo-ingénierie. Selon Malm, leur inaction même résulte du sentiment qu’ils en sortiront indemnes. Les premières victimes sont bien plutôt les populations rurales des périphéries du capitalisme mondial, qui perdent parfois tout et se retrouvent obligées de migrer au sein des centres urbains et donc de grossir l’armée de réserve du capital, entraînant, contrairement aux prévisions de Moore, une baisse des salaires. Le capitalocentrisme de Moore, s’il peut être intéressant dans l’étude des contradictions internes au capitalisme agraire, aboutit néanmoins au sujet du dérèglement climatique à une paralysie politique plutôt qu’à une nécessaire radicalisation de l’antagonisme des principaux responsables et des principales victimes du dérèglement climatique.

Face au dérèglement climatique et à ce capitalocentrisme, Malm propose un parallèle entre l’autonomie des prolétaires vis-à-vis du capital, objet des théoriciens opéraïstes de l’Italie des années 1960-70, et l’autonomie des processus biogéochimiques vis-à-vis du capital, mise en avant dans un récent ouvrage de Carolyn Merchant7. Les processus biogéochimiques ont ainsi leur autonomie relative – quoique sous influence humaine –, puisqu’ils obéissent à leurs propres lois (autonomie provient de autos, soi, et nomos, loi), et non aux lois du capital, et cela quand bien même il s’agirait d’une autonomie dépourvue de capacité d’action consciente, contrairement à celle des prolétaires. Le capital n’est ainsi jamais parvenu à une subordination complète des processus biogéochimiques et des prolétaires, ou au contraire à s’en émanciper, en dépit du développement des forces de production technologiques. Le développement des énergies fossiles et des machines thermo-industrielles depuis deux siècles ont certes permis au capital de devenir partiellement autonome vis-à-vis des cycles naturels ou du labeur musculaire du prolétariat, mais cette tentative d’autonomisation du capital a précisément conduit au dérèglement climatique, réintroduisant l’autonomie des processus biogéochimiques vis-à-vis du capitalisme de manière brutale. Et de même qu’il a toujours introduit de nouvelles technologies pour faire face aux luttes ouvrières, sa solution face au dérèglement climatique sera probablement de nature technologique, au risque d’une affirmation d’une ampleur inédite de l’autonomie du climat vis-à-vis des techniques de géo-ingénierie.

Néanmoins, il ne s’agit pas de rejeter en bloc l’approche de Moore au profit de celle de Malm, mais plutôt de tenter une combinaison – esquissée dans Le Capitalocène – des forces respectives de ces deux éco-marxismes. Ainsi, il y a bien des contradictions écologiques internes au capitalisme (le Covid-19 en est un bon exemple) et des « externalités » écologiques d’origine capitaliste. Les critiques de Malm et de Moore du dualisme cartésien sont complémentaires, avec d’une part une insistance sur ses potentialités climato-sceptiques, et d’autre part sa conceptualisation comme condition idéologique du développement du capitalisme à travers une dissociation dévalorisante des non-humains vis-à-vis des humains – une vision qui était d’ailleurs celle de Merchant à l’origine. Au-delà du cas de Moore, on peut suggérer suite à Troy Vettese8 qu’il existe d’autres travaux sur des sujets connexes qui utilisent de manière pertinente une approche latourienne critique, notamment ceux de Timothy Mitchell dans The Rule of Experts9, à rebours du technocratisme de certains écrits de Latour, ou de Daniel Schneider dans Hybrid Nature10, une histoire des usines de traitement des eaux usées qui insiste sur une irréductible autonomie de processus biogéochimiques et des prolétaires vis-à-vis du capital.

Par ailleurs, le cadre politique de Malm est éminemment problématique. D’une part, il défend un « léninisme écologique » particulièrement autoritaire, notamment dans une interview à Révolution permanente : « Les idées anarchistes doivent être combattues ; elles ne nous mèneront nulle part. Je pense qu’il est temps de commencer à expérimenter quelque chose comme un léninisme écologique »11. Lorsque l’on connaît l’ampleur des massacres – notamment d’anarchistes – opérés sur ordre de Lénine et de Trotsky entre 1917 et 1921, ce genre de propos, même s’il n’appelle évidemment pas à tels moyens, n’en demeure pas moins très menaçant pour une écologie politique qu’on voudrait plurielle, horizontale et émancipatrice. D’autre part, l’horizon politique d’Andreas Malm demeure l’État, y compris l’État fort de Lénine et son pseudo-écologisme, loué – bien que de manière ambigüe et critique – au sein de son dernier chapitre de L’anthropocène contre l’histoire. Cet horizon pourrait être dépassé au profit d’une écologie politique anti-autoritaire, notamment celle de Murray Bookchin12. De plus, Malm accorde peut-être une confiance démesurée aux climatologues, qui sont certes de précieux alliés face au capitalisme fossile, mais qui pourraient également se tourner vers une « solution » technologique au dérèglement climatique, la géo-ingénierie.

Enfin, Malm hésite de manière caractéristique de l’éco-marxisme contemporain entre une critique du capitalisme fossile comme mode de production, qui appelle à son abolition comme société du travail salarié et du capital, et une critique redistributrice du capitalisme fossile, qui appelle à une expropriation des plus riches pour financer une transition énergétique effective, quand bien même cette solution semble moins prometteuse écologiquement et plus propice à une dérive autoritaire, fut-telle « socialiste »13.

Ainsi, si d’un point de vue analytique et historique, une combinaison des forces respectives de l’éco-marxisme de Malm et de Moore semble une idée féconde, il faut néanmoins regarder du côté des théories éco-marxiennes anti-autoritaires pour des perspectives claires en termes de dépassement émancipateur du capitalisme fossile, tout en restant ouverts en termes de tactique et de stratégie face au désastre actuel.

Notes

1.Andreas Malm, Fossil Capital: The Rise of Steam-Power and the Roots of Global Warming, London, Verso, 2016. On trouvera une présentation et une discussion de cet ouvrage dans Armel Campagne, Le Capitalocène. Aux racines historiques du dérèglement climatique, Paris, Divergences, 2017, disponible gratuitement en ligne sur le site des éditions Divergences (https://www.editionsdivergences.com/le-capitalocene-darmel-campagne-pdf/). Je remercie Benjamin Gizard, Troy Vettese et Sophia Ayada pour leurs relectures respectives de cet article.
2.Parutions prévues aux éditions La Fabrique respectivement en juin et en septembre 2020.
3.Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital, Paris, La Fabrique, 2017.
4.L’ouvrage, initialement paru aux éditions Verso en 2015 sous le titre Capitalism in the Web of Life. Ecology and the Accumulation of Capital, devrait paraître aux éditions L’Asymétrie en novembre 2020.
5.Là-dessus, on pourra lire entres autres les travaux du biologiste de l’évolution et phylogéographe Robert Wallace, partiellement disponibles en français sur les sites d’Agitations et d’ACTA ainsi que l’article publié dans le No 13 des Terrestres : Le Covid-19 et les circuits du capital.
6.Karl Marx, Le Capital, Livre III. Le procès d’ensemble de la production capitaliste, Paris, Editions sociales, 1976, p. 735.
7.Carolyn Merchant, Autonomous Nature: Problems of Prediction and Control from Ancient Times to the Scientific Revolution, New York, Routledge, 2016.
8.https://marxandphilosophy.org.uk/reviews/17484_the-progress-of-this-storm-by-andreas-malm-reviewed-by-troy-vettese/
9.Timothy Mitchell. Rule of Experts: Egypt, Techno-Politics, Modernity. Berkeley. University of California Press. 2002.
10.Daniel Schneider. Hybrid Nature – Sewage Treatment and the Contradictions of the Industrial Ecosystem. Cambridge. MIT Press. 2011.
11.https://www.revolutionpermanente.fr/Il-est-temps-d-experimenter-un-leninisme-ecologique-Entretien-avec-Andreas-Malm
12.Cf. notamment Floréal Romero, Agir ici et maintenant. Penser l’écologie sociale de Murray Bookchin, Éditions du commun, 2019.
13.Cf., sur cette opposition entre deux types de critique du capitalisme, Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, Paris, Mille et une nuits, 2009.

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