« Suiveuses de guerre » : comment Marion Trévisi ressuscite les femmes qui escortaient les armées

François Otchakovsky-Laurens

Marion Trévisi secoue l’histoire militaire en redonnant vie aux nombreuses femmes ayant accompagné les troupes régulières à la fin de l’époque moderne.

« Suiveuses de guerre. De l’Ancien Régime à l’Empire », de Marion Trévisi, PUF, 390 p., 25 €, numérique 20 €.

Parmi les nombreuses parutions en sciences humaines, il est rare qu’émerge un domaine réellement inexploré de la connaissance. C’est le cas avec Suiveuses de guerre, où l’historienne Marion Trévisi met au jour la présence significative des femmes au sein des armées de l’époque moderne. Un sujet dont on se demande, en découvrant sa richesse, comment il se fait que personne ne s’y soit intéressé jusqu’ici.

A la fin de l’Ancien Régime, entre 5 % et 10 % des effectifs totaux étaient composés de femmes accompagnant les troupes régulières. Un nombre non négligeable, pourtant resté inaperçu aux yeux des historiens, à l’exception de quelques stéréotypes – la cantinière gouailleuse, la fragile épouse d’officier, la prostituée débauchée –, qui ont longtemps empêché que les femmes réelles qu’ils dissimulaient fassent l’objet d’études spécifiques.

Dix ans de recherches

C’est donc l’histoire d’oubliées, de femmes invisibilisées que retrace Marion Trévisi, professeure à l’université de Picardie-Jules-Verne et spécialiste d’histoire familiale et militaire. Particulièrement méthodique et documentée, son étude est le fruit d’un exercice académique très balisé : l’habilitation à diriger des recherches. Passage obligé dans la carrière des enseignants-chercheurs avant d’accéder au rang de professeur, cette habilitation permet d’évaluer leur capacité à encadrer des thèses de doctorat. Pour le maître ou la maîtresse de conférences, il s’agit alors de présenter un dossier scientifique inédit, attestant la qualité de sa pratique professionnelle.

Suiveuses de guerre est issu d’une enquête originale menée dans ce cadre. Jusque-là autrice de publications spécialisées, Marion Trévisi explique au « Monde des livres » qu’elle souhaitait s’adresser à un public plus large d’amateurs d’histoire. Pour cela, il lui a fallu remanier son mémoire, fruit de plus de dix ans de recherches, avant de le proposer aux Presses universitaires de France (PUF). La maison d’édition l’a accepté dès la première lecture, tout en accordant quelque six mois supplémentaires à l’autrice pour le retravailler. « Même pour un manuscrit de très belle tenue comme celui-ci, sa transformation à destination d’un lectorat non expert est un exercice très particulier », indique Charlotte Belliot, éditrice aux PUF. Le volume a été réduit d’un bon tiers, délestant l’ouvrage de l’essentiel de son appareil critique : notes de bas de page, références des sources documentaires, index des noms propres et indications bibliographiques – pour retrouver ces éléments, les chercheurs sont renvoyés au site Internet de la maison d’édition.

En dépit de ces opérations d’allégement, la structure elle-même n’a pas été modifiée. « Le plan thématique était très efficace, n’enlevant rien au récit enlevé », poursuit l’éditrice. C’est heureux, car, dans sa forme, le livre reflète les préoccupations méthodologiques qui ont forgé le parcours scientifique de l’autrice. « J’aime m’imprégner des sources, m’attarder à leur lecture, à leur infinie accumulation », précise Marion Trévisi, aguerrie à l’école quantitative de l’histoire de la parentalité. « Il ne s’agit pas, poursuit-elle, de se contenter de quelques exemples qui arrangeraient ma démonstration – mes maîtres en démographie historique m’ont appris le souci de la représentativité. Cela me permet de pratiquer une histoire au ras du sol, en quête des personnes modestes, souvent négligées. » Des femmes, en particulier, revendique l’historienne, qui se réjouit d’avoir « grandi sous le bon parrainage de Michelle Perrot ».

« Eloge de la lenteur scientifique »

Conjuguant le goût de l’humain et celui de la précision, Marion Trévisi restitue toute la diversité de ces femmes qui accompagnaient les soldats tout au long de leurs interminables marches, au fil des campagnes militaires. Elle dresse d’abord une prudente typologie de leurs parcours, que leur fluidité rend difficiles à saisir : une épouse de soldat peut devenir auxiliaire de service, ou inversement ; dans d’autres cas, une cantinière pouvait avoir été, par le passé, victime de viol dans un pays conquis, puis emmenée par la troupe.

Par une série de portraits, l’autrice formule l’enjeu central de la présence des femmes : la question de l’amour, de la sexualité et des rapports de domination dans la société militaire. Qu’elles soient épouses légitimes, célibataires ou compagnes illégitimes, leur sécurité est un enjeu constant, tant leur condition, peu reconnue par l’armée, est précaire.

Pour décrire le quotidien de ces femmes, fait d’accommodements et de négociations, l’historienne donne toute leur place à des extraits de sources, qu’elle contextualise en les intégrant à son récit. Rendant toute leur humanité à ces protagonistes oubliées de périodes tumultueuses, mais sans jamais céder à l’anecdotique, Marion Trévisi construit patiemment la cohérence de son objet d’études au long cours – elle a précisément conçu son habilitation à diriger des recherches comme un « éloge de la lenteur scientifique », dit-elle.

Ne quittant jamais sa démarche de chercheuse, qu’elle met au service d’une rigueur sensible, elle ne voudrait surtout pas que l’on puisse penser qu’elle se « [met] en scène de façon narcissique à travers les sources ». Par une singulière mise en abyme, la talentueuse historienne s’efface elle-même devant d’autres femmes effacées, ces « suiveuses » auxquelles elle redonne chair et âme.

Critique

Dans les interstices des armées

Accompagnant les armées au XVIIIe siècle, jusqu’à la chute de Napoléon (1815), les femmes y jouaient un rôle indispensable. C’est le point de vue totalement inusité de cette présence féminine qu’adopte Marion Trévisi dans Suiveuses de guerre, pour décrire les célèbres campagnes révolutionnaires et napoléoniennes.

Généralement issues des classes les plus fragiles de la société, ces femmes s’inséraient dans les interstices des armées, dont la discipline et les réglementations apparaissent toutes relatives. Les généraux, les officiers se plaignaient fréquemment de ces fautrices de désordres matériels et moraux, les assimilant toutes à des prostituées – lesquelles étaient en fait très minoritaires. Bien qu’officiellement exclues du corps militaire, les suiveuses remédiaient à une organisation défaillante, cuisinant dans leurs cantines de quoi compenser l’insuffisante – et infâme – ration ordinaire. Mais lorsque la situation tourna au désastre, en Espagne en 1809 ou lors de la retraite de Russie en 1812, la défaite s’abattit plus durement encore sur les compagnes de guerre, premières victimes d’une violence masculine inouïe, notamment sexuelle. Même le cas des rares épouses d’officiers était rarement enviable. Pour toutes il était vital de se placer sous la protection d’un homme.

Ouvrant un nouveau champ de la recherche dans l’histoire des femmes comme dans celle du fait militaire, Marion Trévisi brosse minutieusement un tableau humain vivant et vibrant, rendant manifeste ce qui était sous nos yeux sans que ceux-ci parvinssent jusqu’ici à le voir.

Extrait

« Suivre les armées tout en restant aux marges des combats (…) créa de facto une identité féminine modifiée par l’appartenance à la communauté de campagne, à la culture du régiment et aussi par une forme d’autonomie dans le travail. Elles ne revendiquèrent toutefois pas ce changement une fois revenues à la vie civile et ne firent preuve d’aucune volonté d’émancipation vis-à-vis des normes de genre. Sans être subversives, certaines exprimèrent néanmoins le regret d’avoir quitté le monde militaire pour retrouver une vie civile souvent miséreuse, loin des solidarités du groupe. Leurs “métiers” militaires leur manquaient, comme l’esprit de corps ou de communauté, ce que les autorités refusèrent de reconnaître, leur déniant ainsi leur expérience de guerre et les renvoyant à leurs rôles traditionnels de femmes. » Suiveuses de guerre, page 387