Puces électroniques : l’inexorable déclin européen

Les puces, pétrole du XXI e siècle 3 | 3 Les objectifs du Chips Act, le plan lancé en 2023 par l’UE pour être moins dépendante des Etats-Unis et de la Chine en matière de semi-conducteurs, semblent « hors de portée »

Virginie Malingre
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ÉBruxelles – bureau européen – Le président de la République, Emmanuel Macron, qui se veut à la pointe du combat pour la réindustrialisation de la France, avait fait le déplacement dans l’Isère, le 12 juillet 2022, pour présenter le projet d’extension d’une usine de puces à Crolles. Associé à l’américain GlobalFoundries, le groupe franco-italien STMicroelectronics devait y investir 7,5 milliards d’euros et doubler les capacités de production. Outre-Rhin, le 19 juin 2023, c’est le chancelier allemand d’alors, le social-démocrate Olaf Scholz, qui se félicitait que l’Allemagne «[devienne] l’un des plus grands sites de production de semi-conducteurs au monde » . Ce même jour, Intel avait annoncé vouloir investir 30 milliards d’euros à Magdebourg (Saxe-Anhalt), où devait être construit un site industriel, baptisé, en toute modestie, « Silicon Junction ».

De ces deux annonces il ne reste aujourd’hui que des souvenirs d’un temps où l’Union européenne (UE) espérait s’imposer dans la bataille qui fait rage entre la Chine et les Etats-Unis pour le contrôle des semi-conducteurs. A Crolles, GlobalFoundries est aux abonnés absents et le projet est en suspens, malgré des aides d’Etat promises de 3 milliards d’euros ; à Magdebourg, après s’être battu pour que l’Allemagne y contribue à hauteur de 10 milliards d’euros, Intel a abandonné ses aventures européennes pour mieux se recentrer outre-Atlantique.

Conçu par l’ex-commissaire au marché intérieur Thierry Breton, le Chips Act, qui devait permettre au Vieux Continent d’attirer des investissements sans précédent, notamment en autorisant de généreuses aides d’Etat, n’a, pour l’instant, pas changé le cours de l’histoire, qui est celle d’une lente perte d’influence. En 1990, l’UE, alors leader, détenait 44 % des capacités mondiales de production de wafers, ces plaquettes sur lesquelles sont gravés les semi-conducteurs. En 2020, elle n’en avait plus que 8 %.

Autre chiffre illustrant le décrochage de l’Europe : la part des investissements réalisés dans le secteur européen des puces a fondu par rapport aux dépenses consenties à l’échelle de la planète, passant d’environ 10 % en 2000 à 4 % en 2010, selon la Cour des comptes européenne. Et, depuis, la situation ne s’est pas améliorée.

Deux ans après l’entrée en vigueur du Chips Act, en septembre 2023, l’Europe reste hautement dépendante de la Chine, mais aussi des Etats-Unis, pour son approvisionnement en semi-conducteurs, dont ne peuvent se passer les industries de l’automobile, du jeu vidéo, de l’intelligence artificielle, des technologies vertes ou encore de la défense. Dans un rapport sans concession sur ce règlement, publié le28 avril, la Cour des comptes européenne juge « hors de portée » l’objectif que les Vingt-Sept s’étaient fixé dans le Chips Act.

Là où ils ambitionnaient une part de la production mondiale de 20 % en valeur en 2030, contre 10 % aujourd’hui, ils devront, en l’état actuel des choses, se contenter d’un petit 11,7 %. Il faudrait multiplier par quatre les capacités de production européennes dans les cinq prochaines années pour y parvenir, souligne l’institution. « Autant le dire, nous sommes à la traîne », commentait alors l’une de ses membres, la Belge Annemie Turtelboom.

Conjoncture peu propice

Le Chips Act a certes permis de renforcer le principal atout de l’UE, à savoir la qualité de sa recherche et développement sur les micropuces du futur, qui sont dotées d’une grande puissance de calcul ou consomment peu d’énergie. Alors que les centres de recherche, tels l’Institut de microélectronique et composants, à Louvain (Belgique), ou le CEA-LETI, à Grenoble, font référence dans le monde entier, il a permis l’ouverture, grâce à des subventions européennes et nationales, de cinq lignes pilotes qui doivent préparer l’industrialisation de ces technologies d’avenir. La Commission européenne a approuvé par ailleurs, le 8 juin 2023, le plus vaste projet important d’intérêt européen commun consacré aux semi-conducteurs, doté de 21 milliards d’euros.

« On a consolidé la position de l’UE comme centre de recherche mondial » , insiste un haut fonctionnaire européen. En revanche, le Chips Act n’a pas eu les effets escomptés sur la capacité de production. En assouplissant le régime des aides d’Etat pour les fabricants de semi-conducteurs, il a incité plusieurs industriels à s’installer en Europe ou à y accroître leur présence, mais dans des proportions qui restent largement insuffisantes.

Au printemps, avant qu’Intel n’abandonne ses projets européens, la totalité des investissements annoncés sur le Vieux Continent représentaient plus de 120 milliards d’euros. La Commission assure aujourd’hui que, sur ce total, 80 milliards d’euros restent d’actualité. Sur la vingtaine de projets qu’elle identifie comme encore viables, certains, comme celui de Crolles, sont cependant mal engagés ou à l’arrêt, et ces estimations semblent dès lors bien optimistes.

Parmi les grands du secteur, le taïwanais TSMC (associé aux allemands Robert Bosch et Infineon Technologies et au néerlandais NXP) reste l’un de ceux qui ont maintenu leurs plans. En août 2024, il a en effet lancé la construction d’une usine de semi-conducteurs à Dresde (Saxe), après que la Commission européenne a approuvé une aide d’Etat de 5 milliards d’euros pour un investissement total de plus de 10 milliards d’euros.

La mise en œuvre du Chips Act a sans aucun doute souffert d’une conjoncture peu propice aux investissements. Les acteurs européens, comme STMicroelectronics ou Infineon, souffrent de la crise du marché automobile et de la faiblesse de l’industrie sur le continent. Cette morosité ambiante a également refroidi les ardeurs des entreprises américaines, à l’image d’Intel ou de GlobalFoundries.

Les aides d’Etat, censées compenser les handicaps européens, notamment des prix de l’énergie plus élevés qu’aux Etats-Unis ou en Asie, n’ont pas suffi. Il faut dire que la Commission prend son temps pour les autoriser. « Dans le cas d’Intel, dix-huit mois après l’annonce de son projet à Magdebourg, on attendait toujours la réponse de la Commission. Quand elle est enfin arrivée, c’était trop tard. Intel avait jeté l’éponge » , s’exaspère un haut fonctionnaire européen, qui a suivi le dossier de près. Aux Etats-Unis, où Intel avait aussi un projet industriel, « les aides publiques ont été débloquées en trois mois. Merci, Vestager ! », poursuit-il, en référence à la commissaire à la concurrence d’alors, la Danoise Margrethe Vestager, très sourcilleuse dans l’exercice de ses fonctions.

Grâce au Chips and Science Act et à l’Inflation Reduction Act, promulgués en août 2022 par le président Joe Biden, qui prévoient des aides en tout genre pour les entreprises, notamment dans le secteur des semi-conducteurs, les Etats-Unis ont continué leur course en avant, obsédés qu’ils sont de dépendre moins de la Chine. Dans le même temps, Pékin a également poursuivi sa politique volontariste pour rester sur le devant de la scène des puces.

Avec son Chips Act, l’UE a par ailleurs concentré ses efforts sur les puces de pointe, inférieures à 10 nanomètres, essentielles pour l’intelligence artificielle ou la défense, au détriment des puces plus classiques – les legacy chips –, qui entrent dans la construction des voitures, par exemple, et représentent plus des deux tiers de la demande européenne.

Ce faisant, elle a renforcé sa dépendance aux semi-conducteurs chinois, et la décision de Pékin d’interdire les exportations de Nexperiaà partir de la Chine, fin septembre, est tombée au pire moment. D’autant que, le 9 octobre, le gouvernement chinois restreignait aussi les exportations de terres rares, indispensables à l’industrie européenne des semi-conducteurs.

Crise Nexperia

Le téléphone du vice-président exécutif de la Commission chargé de la stratégie industrielle, Stéphane Séjourné, a, tout à coup, été saturé de messages de patrons paniqués, plus particulièrement dans le secteur automobile allemand. Au Portugal et en Europe de l’Est, certaines lignes de production d’équipementiers ont même dû être temporairement fermées. Finalement, le 19 novembre, le gouvernement néerlandais a suspendu son projet de reprendre le contrôle de Nexperia, qui appartient au chinois Wingtech, et les livraisons ont pu reprendre.

« Il est inadmissible que les Pays-Bas aient laissé un chinois racheter Nexperia en 2017. On a un problème néerlandais au sein de l’UE » , s’insurge une source. Ce n’est pas tout. Les Pays-Bas ont par ailleurs un biais très transatlantique, qui les conduit à ne pas toujours jouer collectif avec leurs partenaires européens et à se retrouver pris en otage dans la course qui oppose la Chine et les Etats-Unis pour être la première puissance économique mondiale.

Washington, en menaçant de mettre Nexperia sous sanction, est d’ailleurs à l’origine de la crise Nexperia. A plusieurs reprises, la Maison Blanche, qui veut empêcher la Chine d’accéder aux semi-conducteurs les plus performants, a aussi exigé de La Haye des restrictions d’exportation d’une autre entreprise néerlandaise, ASML, qui produit des machines de fabrication de puces de pointe. Avec des conséquences pour l’ensemble de l’Union.

En juillet 2023, le gouvernement chinois a en effet riposté en limitant l’exportation de certaines terres rares, comme le gallium ou le germanium, entrant dans la fabrication de ces semi-conducteurs sophistiqués. «Les Etats-Unis pourraient vouloir étendre ces contrôles », prévient la Cour des comptes européenne, ce qui aurait « un fort impact sur le marché européen », commente ainsi Annemie Turtelboom.

Dans la géopolitique des puces, coincée entre Washington et Pékin, l’UE a du mal à peser. Les menaces viennent aussi bien des Etats-Unis, où Donald Trump pourrait, par exemple, restreindre les exportations de Nvidia, que de la Chine, où Xi Jinping n’hésitera pas à instrumentaliser les dépendances des Vingt-Sept, notamment en matières premières critiques.

Les tensions entre la Chine continentale et Taïwan « sont une source persistante d’inquiétude pour le secteur », alerte également la Cour des comptes européenne, alors que le géant taïwanais TSMC est le plus grand fournisseur de semi-conducteurs au monde et possède une expertise rare dans les technologies de pointe. « Si Taïwan n’était plus en capacité d’exporter, quasiment l’ensemble des usines du monde s’arrêteraient en trois semaines » , mettait en garde Thierry Breton en février 2022.

Bien conscients de la situation, les Etats-Unis ont essayé de peser pour que TSMC investisse afin de produire ses puces les plus avancées outre-Atlantique. « TSMC n’a aucun intérêt à ce que les Etats-Unis accèdent à son savoir-faire, car, ce jour-là, c’en est fini de la protection américaine sur Taïwan » , insiste une source européenne.

Dans ce contexte à haut risque, la Commission a décidé de reprendre sa copie. Elle a accéléré le calendrier et compte désormais présenter un projet de Chips Act 2 au premier trimestre 2026. Celui-ci devra, entre autres, revoir le mécanisme de crise décrit dans le Chips Act, qui a montré son inefficacité dans la crise Nexperia. Des obligations en matière de stocks pourraient, notamment, faire leur apparition.

L’exécutif communautaire aura aussi à cœur de mieux soutenir l’écosystème des puces classiques, qu’elle avait jusqu’ici négligé. Il devrait aussi recentrer ses efforts sur les puces d’intelligence artificielle – « On ne peut pas être dépendant à 100 % de Nvidia » , reconnaît un haut fonctionnaire européen – et celles qui consomment peu d’énergie. Sans oublier les sujets de sécurité économique, qui ne manqueront pas de s’inviter dans le débat.