Damien Leloup
Structurellement moins intéressantes pour les espions étrangers que les législatives, les municipales ne sont pas exemptes de tromperies… qui sont le plus souvent locales.
La menace venait de l’étranger mais était aussi très locale : mi-novembre, l’organisation Reporters sans frontières a identifié plus de 80 faux sites d’information francophones, dont une bonne partie imitait des médias locaux et reprenait des discours prorusses. L’ONG s’inquiétait alors des possibles conséquences que pourrait avoir ce réseau, vraisemblablement lié au groupe russe Storm-1516, dans la campagne des municipales des 15 et 22 mars.
En théorie, plus un scrutin est local, et plus il est facile de l’influencer : là où il faut agir sur des millions de personnes dans une élection nationale, par exemple en les dissuadant de se rendre aux urnes, quelques centaines ou milliers de voix peuvent suffire à faire la différence dans l’élection du maire d’une grande ville. Depuis l’invasion de l’Ukraine, le 24 février 2022, la Russie et des acteurs prorusses se sont d’ailleurs fortement investis dans des tentatives de déstabilisation de scrutins locaux concernant de petits pays.
En septembre 2025, les élections législatives en Moldavie ont été la cible d’une gigantesque opération prorusse mêlant faux sites, faux comptes sur les réseaux sociaux et présence d’agitateurs dans le pays. Ce sont finalement les candidats proeuropéens opposés à Moscou qui l’ont emporté dans ce pays de 2,9 millions d’habitants – à peine plus que les 2,1 millions de résidents de Paris. En 2024, des campagnes de désinformation liées à l’Azerbaïdjan avaient également visé spécifiquement la Nouvelle-Calédonie, avec une efficacité relative.
Plus d’intérêt pour les députés
Bien sûr, les choix politiques des grandes métropoles intéressent les grandes puissances étrangères, parfois pour des raisons surtout économiques. Mais ces élections sont aussi particulièrement difficiles à appréhender pour des acteurs étrangers. Rares sont les opérations d’ingérence récentes ayant démontré une connaissance fine de la politique nationale française ; les subtilités des contextes sociaux, économiques et politiques à Nice, Brest ou Colmar sont autrement difficiles à comprendre et à utiliser pour des acteurs étrangers.
Les maires sont, par ailleurs, des acteurs politiques moins intéressants pour les espions que peuvent l’être, notamment, les députés. L’enquête judiciaire ouverte en 2023, toujours en cours, sur des tentatives d’ingérence présumées du Qatar dans les médias et la politique en France, a mis en lumière à quel point les élus de l’Assemblée nationale sont ceux qui intéressent le plus les lobbyistes et les espions : ils disposent de pouvoirs très étendus pour poser des questions au gouvernement ou organiser des auditions. Ils sont aussi moins exposés et scrutés que ne peuvent l’être les maires de Lyon, Marseille, Lille ou Paris.
La Russie, qui est de très loin la principale source de campagnes informationnelles visant la France, cherche surtout à faire passer des éléments de langage « nationaux », sur un supposé déclin de la France ou une inévitabilité de la défaite de l’Ukraine. Autant de thèmes largement absents, en tant que tels, des campagnes municipales. Ces élections sont aussi celles où l’étiquette politique des candidates et candidats a le moins d’importance dans le choix des électeurs, rendant moins efficaces les campagnes visant à promouvoir ou critiquer des partis. A Paris, où le cœur de la bataille se joue entre la liste de gauche d’Emmanuel Grégoire (Parti socialiste) et celle de droite de Rachida Dati (Les Républicains), l’élection n’a pas valeur de référendum symbolique sur la politique d’Emmanuel Macron (Renaissance), autre cible favorite des opérations russes.
Classiques soupçons de financement
En réalité, plus que de complexes opérations de désinformation, les enquêtes en cours sur de possibles ingérences dans les municipales portent sur de plus classiques soupçons de financement de campagnes électorales. A New York, une enquête pour corruption est toujours en cours sur la campagne 2021 de l’ancien maire, Eric Adams – les enquêteurs soupçonnent le responsable de ses levées de fonds de l’époque d’avoir accepté de l’argent de sources liées au gouvernement chinois. En France, Rachida Dati a été accusée par un ancien lobbyiste d’avoir reçu un financement du Qatar pour sa campagne de 2020 à la mairie du 7e arrondissement, ce qu’elle conteste avec véhémence.
Les élections locales ne sont pas, tant s’en faut, immunisées face aux manipulations. Mais l’histoire récente suggère que dans la quasi-totalité des cas, les campagnes de désinformation sont directement l’œuvre des candidats eux-mêmes. En décembre, lors de l’élection municipale de Bucarest, en Roumanie, la candidate d’extrême droite a diffusé de multiples informations fausses. En 2025, dans la campagne des municipales d’Oakland, en Californie, un des candidats s’est servi de fausses unes de médias pour attaquer une adversaire. En 2024, le Parti de la justice et du développement, du président turc, Recep Tayyip Erdogan, était accusé par l’opposition d’être à l’origine d’une vidéo truquée du maire sortant d’Istanbul, publiée durant la campagne.
Plus éparses, à plus petite échelle, ces manipulations sont aussi plus difficiles à détecter. Si elles sont produites par des candidats ou des partis français, elles n’entrent pas dans les attributions des dispositifs de détection comme Viginum, le service français de lutte contre les ingérences numériques étrangères, créé en 2021 et rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, qui vient de publier un « guide de sensibilisation à l’attention des équipes de campagnes » sur le sujet. Ce document rappelle que l’objectif des auteurs des ingérences « est d’exacerber des divisions sociétales autour de thèmes clivants ». Dans l’écrasante majorité des cas, le rôle de détecter et de contester ces tromperies repose sur les épaules des citoyens et de la presse locale.