Le concept de « point de bascule », emprunté aux sciences sociales, divise la communauté scientifique. Et révèle au passage des visions du système Terre très différentes parmi les chercheurs.
Yves Sciama
21 février 2026 à 13h22
Lors de ses conférences au grand public, le professeur à l’université britannique d’Exeter Tim Lenton aime à illustrer le concept de « point de bascule planétaire » en se balançant sur sa chaise.
« Tout le monde dans la salle comprend tout de suite le problème : je peux m’incliner progressivement jusqu’à un certain point, et me remettre d’aplomb facilement. Mais au-delà de ce point,résume le directeur du laboratoire de l’Institut des systèmes complexes, un changement brutal se produit, en l’occurrence une chute, qui peut rendre impossible le retour à la situation de départ. »

Si la métaphore est explicite, est-elle applicable à la Terre, dont la parenté avec une chaise est à l’évidence discutable ? Est-ce qu’un changement minime – un réchauffement ténu, par exemple – pourrait projeter brusquement et irréversiblement notre planète dans un état complètement différent de celui qui est le sien depuis 10 000 ans, par exemple un état nettement plus chaud et aride ?
De la ségrégation urbaine aux systèmes planétaires
C’est en tout cas l’objet d’une polémique entre scientifiques qui a éclaté en 2025, dans la prestigieuse revue Nature Climate Change. Elle couve souterrainement depuis que Tim Lenton a cosigné en 2007 avec l’éminent physicien allemand Hans Joachim Schellnhuber un article introduisant la notion de point de bascule dans les sciences de la Terre, avec un énorme succès.
Dans cette publication qui a fait date, les deux chercheurs se plaçaient au carrefour de plusieurs disciplines. Ils ont ainsi emprunté l’expression « point de bascule » aux sciences sociales, plus précisément à un article de 1971 décrivant la dynamique de ségrégation urbaine. Selon cette modélisation, passé un certain seuil de propriétaires noirs, les quartiers « basculaient » en quartiers noirs, sous l’effet de la fuite des Blancs.
Tim Lenton, lui-même expert en sciences de la Terre, convoquait aussi les mathématiques des systèmes complexes. Une discipline qui permet la mise en équation et donc la modélisation d’entités très variées, allant des ponts autoroutiers aux nuages, en passant par les économies ou les opinions. Ces systèmes font l’objet de changements d’état brusques et irréversibles, que les mathématiciens appellent des bifurcations ou des non-linéarités. Autrement dit, des points de bascule.
Notre planète est couverte de tels systèmes interconnectés, avertissait l’article, citant pêle-mêle les grands courants marins, El Niño, la banquise Arctique, la forêt amazonienne, la mousson africaine, entre autres éléments planétaires susceptibles de bifurcations.
La bascule d’un seul de ces systèmes, sous l’effet du réchauffement climatique, vers un état radicalement nouveau pourrait déstabiliser toute la planète, par une sorte d’effet domino. Et l’amener vers un état nouveau et imprévisible, auquel nul ne sait si l’humanité parviendrait à s’adapter.
Des projections trop prudentes ?
Fait rarissime dans la communauté climatologique, qui serre toujours les rangs autour du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), l’article n’hésitait pas à critiquer de manière à peine voilée les rapports de cet organisme, considérés comme de facto trop rassurants. Les projections publiées par le Giec, y lit-on, « ont tendance à dépeindre le changement climatique comme une transition progressive » de systèmes « dont les réactions semblent continues, voire linéaires ». Une sorte de long fleuve sinon tranquille, du moins régulier.
Une critique que l’on entend encore aujourd’hui : les scénarios décrits par les expert·es du Giec sont faits de courbes qui s’élèvent ou s’abaissent régulièrement jusqu’à l’année 2100 (l’horizon habituel des projections climatiques), y compris dans les scénarios les plus émetteurs. Pour qui sait les lire, cela ne les empêche pas d’être très inquiétantes. Mais on n’y trouve aucune rupture ou bifurcation cataclysmique.
C’est pourquoi, depuis 2007, le Britannique, ainsi que la vingtaine de chercheurs et chercheuses qui partagent ses vues, développent en parallèle des rapports du Giec un autre cadre conceptuel, directement dérivé des points de bascule, celui des limites planétaires.
Ces scientifiques ont identifié une dizaine de systèmes globaux menaçant de basculer. On y trouve le climat, la biodiversité, l’acidification de l’océan, certains flux de polluants, etc. Comme l’identification du point de bascule exact est très difficile scientifiquement (contrairement à l’exemple de la chaise), ils estiment pour chacun de ces systèmes une « zone de sécurité » dans laquelle il faudrait rester, pour ne pas risquer le basculement.
« Cette vision du système Terre comme recelant de nombreux points de bascule potentiels a connu depuis l’article initial de 2007 un succès considérable, au sein des médias et du public, mais aussi dans la communauté scientifique, où elle est vue comme un cadre de recherche fécond », juge l’historien des sciences Sébastien Dutreuil (université d’Aix-Marseille). Même une adversaire résolue du concept de point de bascule comme Elisabeth Gilmore, professeur à l’université canadienne de Carleton, reconnaît que « la littérature sur les points de bascule a connu une croissance rapide et dépasse aujourd’hui les 2 200 articles revus par les pairs, témoignant d’une influence réelle ».
Outil de mobilisation…
« L’une des raisons de ce succès,estime aujourd’hui Tim Lenton, c’est que les points de bascule ne sont pas seulement synonymes de cataclysmes mais tracent aussi une perspective d’action. Il existe en effet des points de bascule sociétaux, que l’on pourrait utiliser pour développer des technologies et des modes de vie moins émetteurs. »
Ce que confirment de nombreux et nombreuses sociologues et économistes comme Sandrine Mathy, économiste du climat CNRS à l’université Grenoble-Alpes. « Notre graal, c’est de comprendre ce qui fait basculer des normes sociales, par exemple ce qui peut rendre le vélo hype », dit-elle. La chercheuse rappelle que l’on observe des bifurcations dans de nombreux systèmes socio-techniques, comme récemment l’énergie solaire. « Dès qu’une technologie devient rentable, on observe des points de bascule », note-t-elle.
Mais d’autres chercheurs et chercheuses, souvent dans des positions éminentes au Giec, critiquent le cadre de pensée développé par Tim Lenton et ses collègues. En janvier 2025, dix d’entre eux et elles, emmené·es notamment par Elisabeth Gilmore, ont fait paraîtreun article abondamment commenté, titré « Les points de bascule sèment la confusion et peuvent détourner de l’urgente action climatique ». Le sujet a même fait l’objet d’un colloque interdisciplinaire à l’été 2025 en France.
Leur critique porte à la fois sur la validité de la science derrière ce concept et sur son efficacité comme outil de mobilisation et d’orientation de l’action. Côté science, Elisabeth Gilmore considère que « les points de bascule sont désormais évoqués à tort et à travers à propos de phénomènes extrêmement dissemblables, sans définition claire ni analyse rigoureuse ».
… ou fourre-tout inutilisable ?
On ne peut nier l’extrême hétérogénéité des points de bascule recensés dans la littérature scientifique. Il est par exemple reconnu que la calotte glaciaire du Groenland pourrait bientôt franchir un seuil de fonte irréversible. Mais cette fonte irréversible devrait s’étaler sur des millénaires. Elle est d’une nature très différente, par son mécanisme comme ses conséquences, du point de bascule qui est redouté pour la forêt amazonienne, qui pourrait, elle, se transformer en savane en l’espace de quelques décennies !
Est-ce vraiment utile et éclairant, alors, de regrouper les deux processus sous la même étiquette ?
Les points de bascule socio-économiques couramment évoqués dans la littérature climatique ajoutent encore à cette impression de fourre-tout. On y parle d’adoption massive de véhicules électriques ou de conversion à des régimes alimentaires principalement végétaux. Du reste, selon Elisabeth Gilmore, beaucoup des discussions sur ces points de bascule simplifient à l’excès la complexité des changements sociaux, et postulent une irréversibilité qui reste à démontrer.
Par-delà ces critiques théoriques, les adversaires des points de bascule plaident que ceux-ci ne sont ni éclairants pour l’action publique ni mobilisateurs. « Je ne dis pas qu’il n’y a pas de points de bascule, explique par exemple Éric Guilyardi, modélisateur et océanographe du CNRS, contributeur régulier du Giec. Mais comme il n’y a pas de consensus scientifique sur leur existence, la société ne peut pas s’appuyer dessus pour prendre des décisions, à la différence de ce qui est déjà bien connu et a abouti à l’accord de Paris. »
Les points de bascule, pour leurs adversaires, sont davantage un récit, destiné à mobiliser et à propager un sentiment d’urgence, que le reflet de l’état actuel du savoir. Un récit, argumentent-ils, qui manque même son objectif louable de mobiliser. Car les menaces invoquées sont abstraites et globales, alors que les consciences changent plutôt sous l’effet d’impacts concrets et locaux, comme les inondations, les incendies, les canicules, etc.
La géo-ingénierie s’en mêle
Nouvelle venue dans ce débat, qu’elle contribue à tendre, la géo-ingénierie. Les partisan·es de la modification artificielle du climat s’efforcent en effet de tirer parti de la crainte d’une bascule du système Terre pour promouvoir leurs solutions.
Le dernier rapport international sur les points de bascule était par exemple cofinancé par la fondation de Jeff Bezos, et plusieurs articles sont parus justifiant la géo-ingénierie par la réduction du risque de franchir un point de bascule.
Le reproche d’être pro-géo-ingénierie fait bondir Tim Lenton, qui critique vertement « l’hubris des prétendus géo-ingénieurs, qui n’ont visiblement pas assez réfléchi aux risques des solutions qu’ils proposent, et se croient capables de dominer la planète ». Malgré les critiques, il considère que les points de bascule restent « un concept puissant, applicable à de nombreux systèmes très complexes, et parlant pour des publics très divers ».
En définitive, derrière ce débat, ce sont un peu deux visions de la Terre qui s’affrontent. « D’un côté, vous avez des gens comme Lenton, qui sont influencés par l’hypothèse Gaïa, selon laquelle notre planète, façonnée par la biologie, a certaines caractéristiques du vivant, explique Sébastien Dutreuil, qui a consacré un livre paru en 2024 à ce sujet. Et en face, il y a des gens qui voient la Terre comme plus prévisible, plus modélisable, moins instable. »
Éric Guilyardi ne dit pas autre chose, lorsqu’il affirme, sans craindre d’agacer nombre de ses collègues : « Cela fait quarante ans que l’on rajoute des phénomènes non linéaires dans nos modèles, et plus on le fait, plus on se rend compte de la stabilité et de la robustesse du système. » On espère que la réalité ne démentira pas sa confiance dans la modélisation.
Yves Sciama