« Mesh Network », un autre réseau de communication en cas d’« apocalypse »

Nastasia Hadjadji

Plébiscités par des spécialistes, des communautés d’amateurs et les survivalistes, les réseaux « mesh » offrent une solution de communication résiliente, décentralisée et peu coûteuse.

En ce jour d’avril printanier, depuis le belvédère du parc Jean-Moulin-Les Guilands, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), la vue sur Paris est claire et dégagée. D’un geste large, Joachim Robert, designer et développeur de 41 ans, balaie l’horizon d’où émergent les antennes-relais de téléphonie mobile, situées sur les tours Mercuriales de Bagnolet ou coiffant la tour Eiffel. Dans sa main, un petit boîtier en plastique surmonté d’une antenne d’une dizaine de centimètres.

« Avec ce petit module radio peu puissant et cette petite antenne basique, j’émets un signal radio qui peut transmettre un message texte à l’autre bout de l’Ile-de-France, sans passer par le réseau 5G ou Wi-Fi », s’enthousiasme celui qui expérimente depuis plusieurs mois la technologie Meshtastic. Cette application de messagerie gratuite s’embarque sur des terminaux radio portables qui utilisent les ondes radio long range (LoRa, « longue portée ») pour faire transiter des messages texte.

Sur l’écran de son téléphone, une application (prévue pour fonctionner aussi hors ligne) affiche une carte couverte de cercles colorés. Chaque cercle représente un maillon de ce réseau supervisé par ses utilisateurs. Ces « nœuds » permettent d’émettre, recevoir ou simplement relayer les messages publics ou privés à travers ce « réseau maillé » (traduction littérale de mesh network), parfois sur des centaines de kilomètres, en « sautant » d’antenne en antenne.

« Mettre les mains dans le cambouis »

« A l’exception de la Seine-Saint-Denis, on peut voir que l’Ile-de-France est très bien maillée, en particulier à l’ouest de Paris », remarque Joachim Robert, qui se définit comme passionné « de gadgets, de réseaux et de résilience ». Avec son voisin Martin Lafréchoux, journaliste et traducteur de 44 ans, ils animent une petite communauté Meshtastic de l’Est parisien de six à huit personnes désireuses de « mettre les mains dans le cambouis des communications ». Séduit à l’idée de revivre « les heures pionnières d’Internet, lorsque l’on bidouillait avec les premières connexions Wi-Fi privées », Martin Lafréchoux se passionne pour ce système local, collectif et communautaire, qui permet de communiquer « selon ses propres modalités, en créant soi-même l’infrastructure sans dépendre de services que l’on ne contrôle pas ».

Pour une quarantaine d’euros chacun, ils ont acquis en ligne des petits émetteurs, des antennes et une batterie alimentée par des panneaux solaires. Ce matériel est la porte d’entrée pour « bidouiller » avec le mesh, ce système de communication sobre, bon marché et autonome, qui fonctionne avec des applications de messagerie comme Meshtastic, MeshCore ou LibreMesh. Grâce à sa fonction de géolocalisation, ce système leur sert notamment lorsqu’ils randonnent à vélo en zone blanche. « On peut aussi imaginer l’utiliser pour discuter au sein d’un groupe d’amis, par exemple dans un festival de musique où la connexion 5G est mauvaise », complète Joachim Robert.

Ces derniers mois, l’engouement pour les réseaux mesh et leurs applications de messagerie est palpable sur TikTok, Instagram et YouTube, où les créateurs de contenus louent cette technologie, présentée comme autre possibilité de communication. La popularité du mesh a été aussi largement portée par la communauté survivaliste américaine. Comme une manière de se préparer à une possible « apocalypse » sur les réseaux mondiaux, les « preppers » (ceux qui se préparent) plébiscitent cette technologie de communication off-grid, c’est-à-dire en dehors des systèmes centralisés par l’Etat et les opérateurs de télécoms.

​​Petit débit mais longue portée

Très diffusée outre-Atlantique, la modulation radio LoRa est une invention française que l’on doit à un trio d’ingénieurs grenoblois de la start-up Cycleo, qui formalisent ce protocole en 2009. « Nous voulions aller à rebours de l’air du temps, se remémore auprès du Monde Nicolas Sornin, à l’origine de la formalisation de cette technologie, avec Olivier Seller et François Sforza. L’ensemble de l’industrie des télécoms cherchait toujours plus de débit avec des modulations de plus en plus compliquées, l’apogée étant la 5G et le Wi-Fi 6. De notre côté, nous avons voulu créer un système radio ultra-simple, à utiliser dans un système bas débit mais qui se distingue par sa portée extraordinaire. »

Du fait de sa simplicité, de sa robustesse et de sa portée importante, la principale application du protocole LoRa est l’agriculture. Il permet notamment de connecter entre eux des capteurs d’eau dans le cadre de sites industriels très vastes. « En Chine, la plupart des fermes agricoles utilisent ce système pour effectuer des télé-relevés », précise Nicolas Sornin. Ce système a depuis été détourné pour des usages domestiques, à la fois comme support d’expérimentation mais aussi dans le cadre de réflexions sur la résilience des systèmes de communication.

Solution de rechange

« Les Européens sont très vulnérables et ne disposent pas d’un plan robuste en cas de black-out sur les réseaux Internet et télécoms », s’alarme ainsi Valerie Aurora, ingénieure réseau américaine et porte-parole de l’Internet Resiliency Club. Depuis Amsterdam, ce collectif ambitionne de doter l’Union européenne d’une infrastructure de communication indépendante, en particulier des Etats-Unis.

« L’Internet que nous connaissons a été bâti en temps de paix et nous ne sommes absolument pas préparés à ce que nos infrastructures soient ciblées par une puissance adverse ou bien cessent de fonctionner à cause d’une panne majeure », poursuit Valerie Aurora, en prenant pour exemple les attaques systématiques de l’Internet ukrainien par l’armée russe depuis le début de la guerre d’annexion ou encore la panne géante qui a affecté le Portugal et l’Espagne au mois d’avril 2025.

C’est dans ce contexte de catastrophe et de défaillance que l’Internet Resiliency Club travaille, à partir des réseaux mesh, à un système de communication qui peut fonctionner « sans électricité, lorsque les données abritées par les opérateurs de cloud comme AWS [Amazon Web Services] ou Microsoft Azure ne sont plus accessibles et que les lignes télécoms sont coupées ». Du fait de son autonomie énergétique, le réseau mesh permet de réaliser un « black start », un redémarrage d’urgence d’infrastructures vitales, comme les centrales électriques.

S’il demeure toutefois vulnérable aux attaques ciblées, en particulier le brouillage des ondes ou les interceptions des communications chiffrées, ce protocole représente une solution de rechange en cas d’urgence vitale. « On ne peut pas tout avec le mesh, mais on peut au moins restaurer les conditions d’une vie normale en société », estime Valerie Aurora.
Cet article est paru dans Le Monde (site web)