Jeannette zu Fürstenberg, l’investisseuse tech qui croit à une « Renaissance » européenne

Par Cécile Boutelet (Berlin, correspondance)

Jeannette zu Fürstenberg salue en français et tutoie d’emblée, comme pour casser l’aura très aristocratique qui l’entoure. « Ma grand-mère était française », précise-t-elle. Sur l’écran de visioconférence, derrière son visage encadré d’un carré blond, on distingue un très haut plafond finement décoré. Jeannette zu Fürstenberg, 43 ans, est une véritable princesse allemande. La maison Fürstenberg, qu’elle a rejointe par son mariage avec le prince Christian en 2010, est l’une des plus anciennes familles de la noblesse allemande, propriétaire d’immenses forêts dans le sud de l’Allemagne. Le couple a quatre enfants et vit entre ses deux résidences du Bade-Wurtemberg : le château de Donaueschingen, à la source du Danube, et celui de Heiligenberg, qui domine le lac de Constance.

Etonnant pedigree pour une investisseuse en capital-risque, devenue en quelques années une personnalité incontournable de la scène technologique allemande et européenne. En 2025, elle est apparue aux côtés du président de la République française, Emmanuel Macron, du chancelier allemand, Friedrich Merz, et d’une trentaine de grands patrons lors du Sommet sur la souveraineté numérique européenne, à Berlin, le 18 novembre, l’un des grands rendez-vous de la relance des relations franco-allemandes entamée en mai.

Fin décembre 2025, le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung , le mensuel économique allemand Manager Magazin et le magazine américain Forbes l’ont classée parmi les personnalités les plus influentes de l’année. Son livre, paru en février 2025 et titré en anglais Europe’s New Renaissance (« la nouvelle Renaissance européenne », Piper, non traduit), a reçu le Prix allemand du livre économique.

« Des atouts énormes »

Jeannette zu Fürstenberg a surtout joué un rôle décisif dans le collectif EU AI Champions Initiative (« initiative des champions européens de l’intelligence artificielle »), lancé au Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle (IA) de Paris, en février 2025, qui a donné naissance à plusieurs dizaines de coopérations entre grands groupes et start-up de l’IA. Elle doit ce rôle à son épais carnet d’adresses et à ses liens privilégiés avec la chancellerie allemande, ainsi qu’avec l’Elysée, noués depuis une rencontre avec le président Macron à Dresde (Saxe), en mai 2024.

Peu d’investisseurs allemands mêlent comme elle comme elle l’ancien et le moderne : elle a investi en phase précoce dans certaines des start-up aujourd’hui les mieux valorisées d’Europe, comme l’allemand Helsing (spécialiste de l’IA dans la défense) et le français Mistral AI – elle siège dans leurs conseils d’administration. Elle œuvre depuis ses débuts à créer des ponts entre le monde de la tech et le Mittelstand allemand, qu’elle connaît bien : elle a grandi dans une famille d’entrepreneurs de Duisburg (Rhénanie-du-Nord-Westphalie), propriétaire de Krohne, un spécialiste des solutions de mesures pour l’industrie. Ses réceptions dans ses châteaux souabes sont devenues des rendez-vous prisés.

Son discours optimiste pour l’avenir du Vieux Continent tranche avec la morosité ambiante en Allemagne, en panne de modèle économique. « La base manufacturière européenne, la densité de centres de recherche et le haut niveau d’éducation sont des atouts énormes dans la nouvelle phase technologique qui s’ouvre , insiste Jeannette zu Fürstenberg. En Europe, nous n’avons pas inventé l’IA, mais nous pouvons développer des applications à partir de nos données d’entreprises, qui ne sont pas accessibles librement. L’IA offre une occasion unique pour transformer et renforcer des industries établies. »

Fusion avec un fonds américain

A Berlin, les observateurs de la scène de capital-risque louent sa détermination, même si certains relèvent une limite : sa notoriété a fortement progressé quand elle a fusionné, en 2023, son premier fonds d’investissement, la Famiglia, créé en 2016, avec le géant américain du capital-risque General Catalyst, lourd de près de 40 milliards de dollars (34,2 milliards d’euros). Elle est alors devenue présidente de sa branche européenne, ce qui lui a offert une infrastructure logistique et de communication de pointe, et, surtout, une puissance financière sans commune mesure avec celle de son premier fonds. N’y a-t-il pas contradiction à prêcher pour la souveraineté technologique européenne tout en investissant pour un fonds américain ?

« Le plus important est où l’argent est investi : nous sommes un des plus gros fournisseurs de capital-risque en Europe, nous investissons 1 milliard d’euros par an pour créer des emplois, de la valeur ajoutée et de la croissance sur le continent » , explique-t-elle. Cela reste un paradoxe : si sa vision a séduit l’Indien Hemant Taneja, le patron de General Catalyst qui a fait fortune aux Etats-Unis, elle n’a pas encore convaincu massivement les investisseurs privés allemands, notamment les grandes fortunes, de retrouver confiance : les investissements privés domestiques outre-Rhin, en déclin depuis 2019, sont tombés en 2025 à leur niveau de 2004, selon la banque KfW.

Le réveil serait-il imminent ? Jeannette zu Fürstenberg incarne-t-elle une nouvelle génération de riches héritiers plus engagés pour l’Europe ? « Je compare le moment que nous vivons avec la Renaissance » , explique celle qui a écrit sa thèse sur le Quattrocento italien. Vers 1450, les grandes villes italiennes, en particulier Florence grâce aux riches Médicis, voient affluer des savants et des artistes de toute l’Europe. Ceux qui fuient Constantinople tombée dans le giron ottoman rapportent avec eux des textes grecs anciens, qui renouvellent totalement la pensée de l’époque. « Aujourd’hui, les experts européens de l’IA qui étaient partis aux Etats-Unis reviennent pour des raisons politiques ou parce qu’ils voient des perspectives en Europe , dit-elle. Nous devons améliorer nos conditions d’innovation et le financement de celle-ci. Mais il y a aussi un état d’esprit entrepreneurial à cultiver : les talents trouvent toujours le moyen de casser les murs. »