Par Jeanne Boyer
Lorsque Sebastian Crespin-Cimino quitte l’appartement dans lequel il vit avec ses parents, dans le 15e arrondissement de Paris, il scanne aussi un petit boîtier grâce à son smartphone. Dès lors, jusqu’à nouvel ordre, ses réseaux sociaux – Instagram, Snapchat et TikTok – sont bloqués sur son portable. Ce petit carré aimanté, posé entre des photos de famille sur le meuble de l’entrée, agit comme un interrupteur, rendant inaccessibles les applications sélectionnées.
Depuis dix mois, ce jeune homme de 23 ans, étudiant en master de business international à l’université Paris-Dauphine-PSL, utilise ce bloqueur d’applications dans différentes situations : avant de dormir, lorsqu’il travaille et quand il sort de chez lui. Sa motivation ? Reprendre le contrôle sur son temps, qu’il sent parfois « aspiré par les réseaux sociaux » , explique ce Franco-Vénézuélien.
Nés avec les réseaux sociaux, souvent qualifiés de « digital natives », ils sont de plus en plus nombreux dans la « gen Z » – génération née de la fin des années 1990 jusqu’au début des années 2010 – à questionner leurs usages numériques. Ce sentiment de perte de contrôle, renforcé par le développement du scroll infini, pousse beaucoup d’entre eux à mettre en place différentes stratégies pour reprendre la main.
« Prise de conscience »
Selon une enquête de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) publiée en 2024, 47 % des 20-34 ans déclarent ainsi tenter de limiter leur usage des écrans. Parmi ceux qui ont essayé, près de la moitié affirme avoir complètement réussi (46 %). « Il y a une prise de conscience, chez les jeunes adultes, d’une place devenue démesurée, qui s’accompagne d’une volonté de récupérer la maîtrise » , constate Anne Cordier, enseignante-chercheuse en sciences de l’information et de la communication et professeure à l’université de Lorraine.
L’étude de l’Insee dresse également le profil de ces jeunes adultes. Parmi les personnes âgées de 20 ans ou plus, les titulaires d’un bac + 3 ou plus ont ainsi plus souvent tenté de limiter leur usage des écrans (42 %) que les titulaires du baccalauréat (31 %).
Romane Girault, 22 ans, fait partie de ces jeunes adultes qui s’efforcent de reprendre la main sur leurs usages numériques. A la sortie de son lycée, à Tours en 2021, elle décide de supprimer ses réseaux sociaux – dans son cas Snapchat et Instagram. En cause : un sentiment de « comparaison permanente » et une difficulté à s’arrêter lorsqu’elle fait défiler les contenus sur son téléphone. « Je me sentais mal après chaque utilisation, je m’en voulais. Arrêter m’a soulagée d’un poids énorme » , confie-t-elle.
Car au-delà des bénéfices physiques de la déconnexion – amélioration du sommeil, diminution de la sédentarité – c’est l’estime de soi qui se joue, selon Anne Cordier. « Je suis frappée par les discours très négatifs que beaucoup de personnes tiennent sur elles-mêmes parce qu’elles ne parviennent pas à maîtriser leurs usages numériques. Lorsque les individus reconquièrent une forme de contrôle, ils regagnent aussi une forme d’estime de soi » , observe la chercheuse.
Des solutions radicales
Parmi les bienfaits inattendus de cette déconnexion, pour Romane Girault, un rapport plus apaisé à l’actualité. « Sur les réseaux sociaux, l’info m’angoissait : je la subissais, elle arrivait dans mon fil sans prévenir » , raconte-t-elle. En enlevant les réseaux, l’étudiante en comptabilité se coupe aussi de l’actualité. Jusqu’au jour où elle apprend, avec une semaine de retard, que le musée du Louvre a été cambriolé, lors d’un café avec ses amis. Elle décide alors de prendre un abonnement dans un média de presse quotidienne nationale. « J’ai commencé à aimer m’informer, parce que je choisissais quand et comment le faire. »
Etienne P., 29 ans, analyste dans un fonds d’investissement vert à Paris, a opté pour une méthode plus radicale : la « digital detox ». En 2025, il prend conscience qu’il n’arrive plus à se réguler. « Je mettais des limites de temps sur mon téléphone, mais je ne les respectais pas. J’avais l’impression de perdre en attention » , explique-t-il. Il décide alors de mettre son iPhone au placard pendant un mois. Pour rester joignable, ce Nantais d’origine s’équipe d’un « dumbphone » – un téléphone portable sans fonctionnalités avancées ni connexion Internet – de type Nokia 3310.
Il le concède : dans un monde ultra-connecté, cette démarche a nécessité plusieurs semaines d’organisation. Prévenir son entourage, demander le transfert des messages des groupes WhatsApp à ses proches afin de rester informé, ou encore acheter des cartes routières pour se déplacer. Au travail, il utilise son ordinateur, et a la liberté de pouvoir se déconnecter le soir et le week-end.
Cette pause numérique, qu’il qualifie de « super expérience », lui a permis de dégager du temps pour des activités telles que la musique, le sport ou la lecture. Il le reconnaît, s’il a pu expérimenter cette mise à distance, c’est aussi parce qu’il a grandi dans un environnement où les activités hors écrans étaient encouragées, notamment par des parents ayant retardé au maximum l’âge du premier téléphone.
Responsabilité des plateformes
A l’image de ceux qui reprennent leur consommation d’alcool après le Dry January, Etienne raconte qu’après avoir récupéré son iPhone, il a rapidement renoué avec ses mauvaises habitudes, notamment le scrolling. Sans regret toutefois. « Je me suis prouvé que j’étais capable de faire sans » , assure-t-il. Rétrospectivement, un des seuls bémols, selon lui : un sentiment d’isolement social avec ses proches, comme si, en enlevant son téléphone, il disparaissait avec.
C’est peut-être tout le problème de ces méthodes « radicales » : leur durabilité. C’est ce qu’explique Kéran Delabre, 24 ans, étudiant en master de géographie, qui a renoncé au smartphone depuis plusieurs années. Si cette déconnexion au long cours lui a permis de trouver son équilibre, elle s’accompagne aussi de contraintes de plus en plus lourdes au quotidien. « Administrativement, pour les paiements bancaires ou certaines démarches, ça devient de plus en plus compliqué. Je vais sûrement devoir finir par reprendre un smartphone » , reconnaît-il.
La déconnexion a un coût, notamment sur le plan social. Pour Dominique Boullier, sociologue du numérique et professeur émérite des universités, la responsabilité ne peut donc pas reposer uniquement sur les individus. « Ce sont les plateformes qui ont créé ce système de captation de l’attention » , souligne-t-il. Pour accroître leurs revenus, ces dernières cherchent à retenir les utilisateurs le plus longtemps possible. Cette attention est ensuite monétisée grâce à la collecte de données et la publicité. Scrollinginfini ou alertes régulières ont pour objectif de maintenir les internautes en ligne.
Le souhait de Sebastian Crespin-Cimino est que les plateformes mettent en place leurs propres outils d’autorégulation. Entrepreneur dans la tech et l’intelligence artificielle en parallèle de ses études, il n’est pas question pour lui de se passer des réseaux sociaux. « Je n’ai ni l’envie, ni l’intérêt pour mes activités professionnelles, de les supprimer. J’aimerais simplement pouvoir choisir ce que j’y fais : supprimer le scrolling infini tout en conservant les outils de messagerie, par exemple. »